Japon : les JO maudits de Tokyo

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« Utilisez l’argent pour le coronavirus, pas pour les Jeux ! » scandaient à la fin de novembre des membres de Hangorin no kai (Association contre les JO), réunis devant la mairie de Tokyo. Leur leader, l’artiste Misako Ichimura, cheveux courts et lunettes rondes, a apostrophé Thomas Bach, président du Comité international olympique (CIO), à l’entrée du bâtiment aux allures de cathédrale futuriste, lui criant son rejet d’un « show » motivé par de puissants intérêts, « dont beaucoup dans le monde pensent qu’il est impossible à organiser à cause de la pandémie ». 

 

Loin d’être un phénomène marginal, la colère de cette militante reflète l’inquiétude de nombreux Japonais concernant le maintien de l’événement, en juillet prochain, dans un pays confronté à une troisième vague de contaminations au coronavirus (plus de 7000 de nouveaux cas quotidiens, cinq fois plus qu’en novembre). Un sondage de la chaîne publique NHK réalisé en décembre révélait que 63% de la population souhaitaient le report, voire l’annulation des JO, alors que la compétition a déjà été repoussée d’un an. « Les gens ont perdu leurs illusions par rapport aux promesses sur les perspectives offertes par ce rendez-vous », juge Hiroki Ogasawara, sociologue de l’université de Kobe. 

Les décideurs multiplient les efforts pour rassurer les habitants et les champions. Alors que le CIO réfléchirait, selon le quotidien britannique The Guardian, à obtenir une vaccination prioritaire pour les athlètes, le comité d’organisation a instauré des mesures strictes de prévention – installation d’un centre de tests au village olympique, contrôles de température à l’entrée des sites, dépistage tous les quatre ou cinq jours pour les sportifs – pendant les compétitions devant accueillir 11 000 athlètes olympiques, 4400 paralympiques et près de 90 000 bénévoles. La décision d’accepter ou non du public sera prise au printemps. 

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Pour le gouvernement, un symbole de reconquête et de fierté nationale

Affichant sa confiance, le comité maintient le départ du parcours de la flamme olympique pour le 25 mars et le calendrier des événements qualificatifs, à commencer par la natation synchronisée le 4 mars. De son côté, le nouveau premier ministre nippon, Yoshihide Suga, a martelé lors de ses voeux du Nouvel An sa détermination à tenir les délais pour prouver « la victoire contre le virus ». Ce volontarisme confine parfois à la méthode Coué. « Inquiet ? Pas du tout », répondait le 7 janvier le président du comité d’organisation, Yoshiro Mori, à une question sur la tenue des Jeux malgré la pandémie, tandis que le CIO les présente comme la « lumière au bout du tunnel ». 

Mais les tergiversations du chef du gouvernement n’ont pas aidé à lever les doutes. Entré en fonction en septembre 2020, il a attendu le 7 janvier pour déclarer un nouvel état d’urgence. Et encore : aucun confinement n’est prévu, et la mesure ne concerne que Tokyo et les départements voisins. Rien ne dit qu’elle suffira, d’autant que les vaccinations ne devraient pas démarrer avant la fin de février.  

Ces mesures jugées tardives, voire légères, prises par un Premier ministre surpris à la fin de décembre dans un célèbre « Steak house » du quartier chic de Ginza alors qu’il appelait les Japonais à limiter les sorties – ce qui lui vaut aujourd’hui le sobriquet de Steack Shusho (« le Premier ministre steak ») -, s’ajoutent aux nouvelles alarmantes arrivant d’Europe sur le plan sanitaire. Et ce, alors que le pays affiche pour l’instant un bilan plutôt « flatteur » de 274 675 contaminations pour 3 711 décès au 8 janvier. 

En pleine crise économique, les Japonais peinent aussi à digérer l’explosion de la facture des JO : elle a grimpé à 15,4 milliards de dollars, contre 7,3 milliards promis au moment de la candidature. Un tel niveau d’anxiété au sein d’une population qui déteste l’incertitude permet aux rumeurs d’enfler à toute vitesse. En octobre, l’exécutif a dû démentir les affirmations de l’écrivain Ryu Honma, ancien publicitaire, selon lequel le CIO avait décidé d’annuler les JO.  

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Un scénario inenvisageable pour Tokyo, comme pour le CIO. Trop d’argent investi par le Japon et les diffuseurs du monde entier, huit sites bâtis, dont le nouveau stade national. Sans compter que le gouvernement a fait des JO un symbole de reconquête et de fierté nationale. Tokyo a déjà vécu une annulation – en 1940, à cause de la Seconde Guerre mondiale. Cette fois, explique Robin Kielinski, spécialiste du Japon à l’université de New-York, le pouvoir ressent « une pression presque historique pour que tout se passe bien : les Jeux doivent profiter au pays économiquement, mais aussi démontrer que l’archipel ne reste pas dans l’ombre d’un rival Chinois qui monte en puissance ». 

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